À l'hiver 1964, Alberto Manguel, alors âgé de 16 ans, travaillait après les cours dans une librairie de Buenos Aires lorsqu'un habitué lui proposa de venir lui faire la lecture le soir. Cet homme, Jorge Luis Borges, était déjà une figure majeure des lettres hispaniques et avait perdu la vue. Durant quatre années, trois ou quatre soirs par semaine, le jeune lecteur lui rendit visite, lui lisant des textes tandis que l'écrivain évoquait les livres, la construction des phrases et les souvenirs de son enfance.
Bien plus tard, Alberto Manguel a relaté cette proximité intellectuelle dans Avec Borges. La vidéo publiée par Vashik Armenikus retient deux épisodes de l'enfance de l'écrivain argentin pour éclairer sa manière d'envisager la lecture : une rencontre fortuite avec l'Encyclopaedia Britannica et la découverte précoce des contes des frères Grimm. Ces deux expériences dessinent une conception de la littérature située entre le classement rationnel des savoirs et l'ouverture aux associations imprévues.
Selon le récit rapporté par Manguel, Borges enfant accompagnait son père dans les rayonnages ouverts de la Bibliothèque nationale. Trop réservé pour solliciter les bibliothécaires, il cherchait seul les ouvrages susceptibles de l'intéresser. Un jour, il aurait tiré un volume de l'Encyclopaedia Britannica couvrant les entrées comprises entre les lettres D-E et D-R. Il y aurait trouvé successivement des notices consacrées aux druides, aux druzes et à John Dryden.
Cette scène concentre une tension qui traverse l'œuvre de Borges : l'articulation entre une organisation stricte et le hasard des rencontres. L'encyclopédie relève d'un système rigoureux, fondé sur l'ordre alphabétique et le découpage méthodique des connaissances. Pourtant, le lecteur qui ouvre un volume sans programme précis peut y être conduit vers des sujets qu'il n'aurait jamais recherchés. La vidéo y voit une métaphore de l'existence, façonnée à la fois par des circonstances données — une époque, un pays, une langue, une famille — et par les bifurcations imprévisibles que chacun rencontre.
Cette opposition permet également de distinguer l'expérience de la librairie de celle des recommandations algorithmiques. Les plateformes numériques tendent à prolonger les goûts déjà établis de leurs utilisateurs. Une librairie, malgré ses rayons classés par auteurs, genres ou disciplines, conserve davantage de place pour la découverte accidentelle. Un titre aperçu sur une table, un livre voisin d'un ouvrage recherché ou un volume retiré au hasard d'une étagère peuvent introduire un lecteur à des domaines dont il ignorait l'existence.
Le second souvenir concerne les contes de Grimm, que Borges aurait lus en anglais dans son enfance, au sein d'un environnement familial bilingue. Manguel les présente comme les premiers livres dont Borges conservait le souvenir. Pour l'écrivain, le conte ne réduisait pas le réel à une explication rationnelle : il introduisait l'idée qu'une forêt, un animal ou un personnage pouvaient porter plusieurs significations à la fois. Une même histoire, lue par un enfant ou racontée à voix haute par un adulte, pouvait ainsi produire des interprétations différentes.
La formule attribuée à Manguel résume cette orientation : Borges ne plaçait pas le réel au-dessus du mythe, mais envisageait le réel à travers les formes du mythe. La lecture ne servirait donc pas seulement à confirmer ce que le lecteur croit déjà savoir du monde. Elle permettrait aussi d'en modifier les contours, d'y introduire des possibilités nouvelles et d'accepter la pluralité des interprétations.
Entre l'encyclopédie et le conte, Borges apparaît alors comme un lecteur attentif autant aux systèmes qu'à leurs échappées. L'une de ces expériences lui aurait appris que le classement peut conduire à l'inattendu ; l'autre que la réalité ne se limite pas à son apparence immédiate. Cette double disposition explique en partie la place durable qu'occupent, dans son œuvre, les labyrinthes, les bibliothèques, les mondes parallèles et les récits où le savoir rationnel côtoie l'imaginaire.
Source : https://fr.articlophile.com/blog/i/97829587/jorge-...
-
24 août 1994 : l'attentat de l'Atlas-Asni, traumatisme fondateur à Marrakech
-
Maroc : les achats d'armement français portés par la commande de dix hélicoptères Caracal
-
Talbi El Alami représente le Roi à l'investiture de la présidente du Pérou
-
Articlophile — Revue de presse · Éd. 95 : Législatives, Mawlid et finances publiques
-
Articlophile — Revue de presse · Éd. 94 : Grâce royale, eau et cybersécurité





24 août 1994 : l'attentat de l'Atlas-Asni, traumatisme fondateur à Marrakech