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L'Espagne, vraie exception migratoire en Europe ? Une revue spécialisée nuance le récit


Le Samedi 24 Octobre modifié le Mardi 30 Novembre


              

Depuis l'été, l'Espagne est devenue le centre de gravité du débat migratoire européen. Les 30 et 31 juillet 2026, plus de 70 000 personnes, en majorité marocaines, sont entrées à Ceuta selon le dernier décompte du gouvernement espagnol. Quelques mois plus tôt, entre avril et juin, une campagne extraordinaire de régularisation avait recueilli quelque 1,2 million de demandes de sans-papiers. De quoi installer, dans les discours comme dans la presse, l'image d'une Espagne ouverte face à une Europe qui se ferme.

C'est précisément ce récit que Léa Lemaire, rédactrice en chef de la revue Migrations Société, soumet à l'épreuve des faits dans l'éditorial du numéro 205, daté du 22 septembre et mis en ligne le 19 octobre. Sa conclusion : le cas espagnol est bien moins singulier qu'il n'y paraît.



Ceuta, révélateur d'un duel politique

Les circonstances de l'afflux vers Ceuta restent mal élucidées. Parmi les hypothèses avancées figure la circulation, sur les réseaux sociaux, d'une lecture extensive de l'arrêt de la Cour suprême espagnole du 8 juillet 2026 interdisant le refoulement automatique des migrants arrivés par la mer — une piste qui n'a pas été confirmée. La plupart des personnes entrées sont rapidement retournées au Maroc, même si des organisations de défense des droits humains ont fait état de retours forcés. Les autorités espagnoles ont recensé 72 morts, le Maroc 11.

L'épisode a surtout servi de tribune. Giorgia Meloni, en campagne pour les législatives italiennes de 2027 et concurrencée sur sa droite par le général Roberto Vannacci, a réclamé la suspension de l'Espagne de l'espace Schengen — une possibilité que les accords ne prévoient pas, rappellent les spécialistes. Rome a en revanche réintroduit, à partir du 2 août, des contrôles ciblés sur les voyageurs non européens arrivant d'Espagne, une mesure que l'ONG PICUM a qualifiée de « théâtre politique ». L'éditorialiste souligne l'ironie : en 2023, face à plus de 10 000 arrivées en quelques jours à Lampedusa, c'est la même Giorgia Meloni qui en appelait à la solidarité européenne.


Des divergences réelles, mais limitées

La rupture entre Madrid et Rome existe sur certains points. Pedro Sánchez s'oppose depuis 2024 aux centres de détention de demandeurs d'asile situés hors de l'Union, qu'il juge contraires aux droits humains, quand l'Italie a construit deux structures en Albanie — partiellement opérationnelles, faute de feu vert de ses propres juges. Mais le chef du gouvernement espagnol a soutenu le nouveau Pacte européen sur la migration et l'asile, entré en application en juin 2026 et vivement critiqué par les ONG, allant jusqu'à demander en 2024 que ses outils de contrôle aux frontières entrent en vigueur plus tôt.

Sur le terrain, la continuité domine. Barrières à Ceuta et Melilla depuis les années 1990, système de surveillance électronique SIVE dans le détroit de Gibraltar puis aux Canaries, accords de réadmission avec le Maroc, partenariats avec la Mauritanie, le Sénégal et la Gambie conditionnant aide au développement et contrôle des départs : selon l'autrice, la stratégie de militarisation et d'externalisation des frontières menée depuis une trentaine d'années n'a pas été remise en cause par le gouvernement socialiste. En 2025, l'Espagne a d'ailleurs enregistré 36 775 arrivées irrégulières, contre 66 296 pour l'Italie.


Une régularisation d'ampleur, mais pas inédite

Là où l'Espagne se distingue vraiment, c'est dans la gestion de l'immigration légale. En 2025, elle a délivré 635 438 premiers titres de séjour à des ressortissants de pays tiers, plus que tout autre État de l'UE, devant l'Allemagne (605 292), selon Eurostat. Et la campagne de 2026, adoptée par décret royal faute de majorité parlementaire après le revirement du Parti populaire, concerne les étrangers présents depuis au moins cinq mois fin 2025 et sans casier judiciaire. Les demandeurs viennent surtout d'Amérique latine — Colombie en tête avec 25,9 % — mais aussi du Maroc, qui représente 13,3 % des dossiers. Les bénéficiaires obtiendront un permis de séjour et de travail d'un an, valable uniquement en Espagne.

Cette régularisation reste toutefois dans une tradition nationale : l'Espagne en a déjà organisé six depuis 1986, dont trois sous des gouvernements conservateurs, la plus importante, en 2005, ayant concerné plus de 570 000 personnes. Et la recherche montre que d'autres États européens y recourent de façon intermittente, pour répondre à des besoins de main-d'œuvre ou à des préoccupations humanitaires.


Deux postures, une même logique

Le gouvernement espagnol défend d'ailleurs sa politique autant au nom de l'économie que des droits humains. Pedro Sánchez avance que, sans immigration, le pays perdrait près d'un cinquième de son PIB d'ici 2050, et les socialistes attribuent en partie à l'immigration une croissance de 2,9 % en 2025, contre 1,2 % dans l'UE — un argument que l'OCDE tend à conforter, malgré un chômage resté à 10,5 %.

C'est là le cœur de l'analyse de Léa Lemaire. Le duel de l'été entre l'Italie, soutenue notamment par le Danemark, et l'Espagne, appuyée par des pays comme la France, oppose deux grands récits : la défense de l'intégrité territoriale d'un côté, l'ouverture au monde de l'autre. Mais l'un comme l'autre reposent, selon elle, sur une même conception utilitariste : ce qui compte n'est pas tant le sort du migrant que ce qu'il peut apporter au pays d'accueil. Les portes s'ouvrent ou se ferment selon cet intérêt.


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Source : https://lemag.articlophile.net/articles/i/98480041...