Dans un essai publié sur School of the Unconformed, l'enseignante Ruth Gaskovski raconte comment, enfant, elle affrontait sa grand-mère à des jeux de mémoire dans la cuisine familiale en Suisse, avant de voir ses propres enfants reprendre le flambeau une génération plus tard. Elle rappelle au passage l'avertissement formulé par Socrate dans le Phèdre, selon lequel l'écriture risquait d'affaiblir la mémoire humaine en la remplaçant par un simple support extérieur.
L'essayiste s'appuie sur les travaux de Nicholas Carr, auteur de The Shallows, pour qui l'externalisation croissante de la mémoire menace non seulement la richesse de l'esprit individuel, mais aussi la culture collective qui se transmet par elle. Avec l'essor de l'intelligence artificielle, cet effet s'accentue : l'ouvrage The Memory Paradox souligne que confier nos souvenirs à des outils numériques a des conséquences directes sur notre capacité à penser par nous-mêmes. La journaliste Mary Harrington estime pour sa part que l'IA reste supportable à l'échelle collective, à condition de cultiver délibérément une mémoire proprement humaine, distincte de la mémoire numérique.
L'article retrace comment la mémorisation, autrefois pilier de l'apprentissage scolaire (poèmes, tables, discours historiques), a été progressivement délaissée au milieu du XXe siècle au profit de la « pensée critique », sous l'influence de la taxonomie de Bloom. Or, une étude de 1946 sur les joueurs d'échecs a montré que leur supériorité tactique ne tenait pas à un meilleur raisonnement abstrait, mais à un vaste répertoire de positions mémorisées. Pour le formateur Raemon Matthews, qui prépare les champions américains de mémoire, il ne peut y avoir d'analyse sans une information préalablement retenue à récupérer.
Pour l'essayiste Mark Bauerlein, ce basculement pédagogique n'a rien d'anodin : il a servi, chez certains théoriciens, à affaiblir délibérément la transmission d'un socle culturel commun en substituant la déconstruction à la construction de savoirs. Des travaux récents en neurosciences de l'apprentissage viennent d'ailleurs conforter ce constat, en établissant une corrélation entre l'abandon progressif de la mémorisation à la fin du XXe siècle et la stagnation, voire le recul, des scores de QI enregistrés depuis lors.
Au-delà de l'école, c'est désormais Internet lui-même qui use la mémoire biologique : Nicholas Carr décrivait déjà le web comme une véritable « technologie de l'oubli », rappelant que la consolidation des souvenirs exige une attention soutenue, précisément ce que la distraction numérique permanente empêche. Le chercheur Michael Gerlich a récemment prolongé cette analyse à l'intelligence artificielle : les jeunes de 17 à 25 ans qu'il a interrogés décrivent une dépendance croissante aux assistants virtuels et moteurs de recherche pour toutes leurs décisions, au point de retenir davantage où trouver une information que l'information elle-même — un phénomène que les chercheurs appellent l'« effet Google ».
Face à ce constat, Ruth Gaskovski propose une série de méthodes concrètes pour réentraîner sa mémoire, en commençant par les faits bruts. Elle recommande la méthode dite « du lien et de l'histoire », popularisée par Memorize Academy, qui associe chaque information à une image mentale mémorable : selon elle, cette technique permet d'apprendre l'intégralité du tableau périodique des éléments en trois heures environ. Elle cite également l'exemple du journaliste Joshua Foer qui, simple spectateur du championnat américain de mémoire, s'est formé à la technique ancestrale du « palais de mémoire » avant de remporter la compétition l'année suivante.
Le principe du palais de mémoire consiste à choisir un lieu familier, comme sa propre maison, à y définir un parcours précis, puis à associer chaque élément à retenir à une image mentale exagérée placée à un point de ce trajet — un carton de lait géant renversé près de la porte d'entrée, par exemple, pour se souvenir d'en acheter. Plus le parcours s'enrichit avec la pratique, plus la capacité de mémorisation s'élargit. Pour la poésie, l'autrice recommande une méthode progressive : lire le texte à voix haute, le recopier à la main, puis le mémoriser strophe par strophe en cachant peu à peu le support écrit, en s'appuyant sur des ressources pédagogiques comme celles de Mensa for Kids.
L'article évoque aussi la mémorisation de discours historiques (le discours de Gettysburg d'Abraham Lincoln ou celui de Patrick Henry en 1775, par exemple) comme exercice classique depuis l'Antiquité grecque, et l'entraînement de la mémoire visuelle par l'observation prolongée d'œuvres d'art ou de jeux de mémoire en famille. Elle met également en garde contre l'usage systématique du GPS, des études montrant qu'il affaiblit les capacités d'orientation spatiale, et suggère de revenir occasionnellement aux itinéraires tracés à la main. Apprendre une langue étrangère est présenté comme un autre levier, renforçant la « réserve cognitive » et réduisant potentiellement les risques de déclin mémoriel avec l'âge.
Trois autres pratiques quotidiennes sont mises en avant : tenir un journal manuscrit, qui ancre les événements dans la mémoire tout en aidant à traiter les émotions ; imprimer régulièrement une sélection de photos plutôt que de les laisser s'accumuler sans être revues sur un écran ; et cultiver la transmission orale, en prenant le temps de raconter et de faire raconter les souvenirs familiaux, une pratique que l'autrice dit avoir vue renforcer les liens et la bonne humeur au sein de son propre foyer.
En guise d'avertissement, l'essai rappelle le cas du pionnier informatique Gordon Bell, qui avait entrepris dès 2001 d'archiver numériquement chaque instant de sa vie, jusqu'à sa moindre frappe au clavier. Des années plus tard, il a admis avoir perdu toute curiosité pour les pans de son existence ainsi externalisés, sa propre mémoire s'étant muée en simple doublon d'un dispositif technique. Pour l'autrice, c'est ce même risque que la société numérique fait courir collectivement : non pas seulement affaiblir la mémoire, mais amenuiser la substance même de l'expérience humaine. Elle conclut néanmoins que ce « grand oubli » n'a rien d'inéluctable, chacun conservant la possibilité de refuser la délégation cognitive et de reconquérir sa propre liberté de penser.
Source : https://fr.articlophile.com/blog/i/97852651/reappr...
-
Le deuil se transmet aussi par les gestes ordinaires
-
CitaMag #188
-
Marrakech Air Show 2026 : Israel Aerospace Industries officialise sa première participation
-
Comment dépenser sereinement sa retraite sans craindre de manquer d'argent
-
Leon Baptiste : l'entraîneur britannique porté disparu purge une peine de prison à Marrakech





Le deuil se transmet aussi par les gestes ordinaires