Articlophile
Votre veille sélective

The Brutalist : la religion comme frontière, pas comme refuge


Le Mercredi 16 Septembre modifié le Mardi 30 Novembre


              

1. Le judaïsme : identité blessée plus que foi consolatrice

Netflix présente d'ailleurs explicitement László Tóth comme un architecte juif hongrois fuyant l'Europe d'après-guerre. Ce survivant de la persécution nazie et des camps porte une origine qui ne relève jamais d'un simple élément biographique : elle organise son rapport au monde, à l'exil, au travail et à la dignité.

Le film évite toutefois de faire de lui un personnage de religiosité démonstrative. Son rapport à la synagogue paraît distant, mécanique, presque désenchanté ; le judaïsme est moins présenté comme une source immédiate de consolation que comme une identité historique imposée par l'antisémitisme européen et prolongée dans l'Amérique d'après-guerre. C'est une donnée existentielle dont il ne peut pas se défaire, même lorsqu'il tente de s'insérer socialement.

Cette nuance est essentielle : le film ne raconte pas une conversion spirituelle ou une réconciliation avec Dieu. Il montre plutôt comment la violence historique transforme l'identité juive en mémoire corporelle et politique. Le traumatisme concentrationnaire ne se formule pas longuement dans les dialogues ; il est inscrit dans les silences, dans les dépendances, dans les accès de rage et dans l'obsession architecturale de László.



2. Le catholicisme : intégration, blanchiment, renoncement

Le personnage d'Attila, cousin de László, constitue le contre-modèle le plus explicite. Installé avant lui aux États-Unis, marié à une Américaine chrétienne et converti au catholicisme, il a également modifié son nom. Cette trajectoire condense une logique d'assimilation : devenir acceptable dans l'Amérique blanche, protestante/catholique et bourgeoise implique de lisser l'origine juive, étrangère et est-européenne.

Le catholicisme n'est donc pas traité comme une cible théologique autonome ; il fonctionne surtout comme le langage religieux dominant d'une société où l'intégration est conditionnelle. Corbet suggère que l'Amérique accueille l'immigrant à condition qu'il se rende compatible avec ses codes sociaux, raciaux et confessionnels.

La conversion d'Attila a ainsi une portée symbolique plus large :

  • Elle signale l'abandon d'une part de son héritage pour gagner en respectabilité.
  • Elle révèle la fragilité de cette respectabilité : même intégré, il demeure dépendant d'un ordre social qui lui préexiste.
  • Elle oppose deux stratégies de survie : László refuse de s'effacer ; Attila s'efface pour rester.

L'intérêt du film est de ne pas idéaliser László pour autant. Sa fidélité à son identité ne fait pas de lui un héros pur : il reste un homme traumatisé, souvent opaque, difficile, parfois destructeur. Mais le film montre clairement que l'assimilation ne protège pas nécessairement de la violence sociale — elle en devient parfois la condition.


3. La chapelle : le sacré capturé par le mécénat

Le projet architectural commandé par Harrison Van Buren comprend une dimension religieuse : une chapelle, au sein d'un vaste ensemble mémoriel et communautaire. Cet édifice est l'un des nœuds les plus féconds du film, car il mêle spiritualité, mémoire de guerre, monumentalité, pouvoir économique et domination esthétique.

La chapelle n'est pas conçue comme un espace de liturgie ordinaire. Elle devient un dispositif spatial qui travaille la lumière, l'écrasement des volumes, la verticalité et le vide. Le sacré y est produit par l'architecture elle-même, notamment par une configuration où la lumière dessine une croix sur l'autel à certains moments. Dans le même temps, cet espace chrétien est confié à un architecte juif : ce paradoxe révèle que l'art peut franchir les frontières confessionnelles, tout en rappelant que le commanditaire conserve le pouvoir de définir ce qui sera sacré, visible et financé.

Le vrai « dieu » du film n'est donc pas exclusivement le Dieu juif ou chrétien : c'est aussi le capital. Van Buren finance, commande, suspend, humilie, arbitre. Son mécénat n'est jamais désintéressé ; il cherche à annexer le génie de László à son propre prestige. L'architecture sacrée devient alors un prolongement de la propriété privée et du pouvoir patriarcal.

On peut résumer la tension ainsi :

Pôle Ce qu'il représente dans le film
Judaïsme de László Mémoire de la persécution, identité diasporique, refus de l'effacement
Catholicisme d'Attila Assimilation sociale, respectabilité américaine, renoncement partiel
Chapelle chrétienne Sacré monumental, mais aussi captation du spirituel par le mécénat
Capitalisme des Van Buren Religion implicite de l'Amérique : pouvoir, possession, contrôle
Israël Horizon de refuge, de rédemption ou d'ambiguïté politique

4. Israël et le sionisme : une issue ambiguë

Le point le plus délicat se situe dans la présence d'Israël. Le film entend à la radio la proclamation de l'État d'Israël en 1948 ; plus tard, Zsófia choisit d'y émigrer et appelle sa famille à la rejoindre. László et Erzsébet ne répondent pas immédiatement à cet appel, avant que le récit ne laisse entendre un départ ultérieur de László.

Il serait réducteur d'y lire une célébration simple du sionisme. Le film ouvre plutôt plusieurs lectures concurrentes :

  • Lecture historique : après la Shoah, l'idée d'un État-refuge pour des Juifs européens persécutés est présentée comme une possibilité historiquement intelligible.
  • Lecture existentielle : Israël apparaît comme l'alternative à une Amérique qui promet l'émancipation mais produit humiliation, dépendance et violence.
  • Lecture critique : le récit ne montre presque pas Israël ; il ne permet donc pas de conclure qu'il s'agit d'un lieu de résolution morale ou politique.
  • Lecture problématique : la formule finale sur la « destination » peut donner à Israël une valeur téléologique — comme si l'exil, la souffrance et la migration trouvaient là leur accomplissement. C'est précisément ce qui alimente les controverses critiques.

Brady Corbet a toutefois présenté le cœur de son film comme le parcours d'un homme qui fuit le fascisme pour rencontrer le capitalisme américain, non comme un manifeste sur Israël ou la Palestine. L'article de Middle East Eye souligne également que l'ambiguïté du rapport de László au judaïsme empêche de réduire le film à une apologie cohérente du sionisme.



Dans The Brutalist, la religion n'est pas un refuge : elle est une frontière. Entre judaïsme persécuté, catholicisme assimilateur, chapelle financée par le capital et Israël comme horizon incertain, Brady Corbet filme les croyances comme des institutions qui distribuent l'appartenance, l'exclusion et la mémoire.

Trois idées peuvent structurer le traitement :

  1. Du camp à la chapelle : l'architecture de László transforme une mémoire de persécution en espace monumental, sans jamais guérir réellement le traumatisme.
  2. Devenir américain, est-ce changer de religion ? : le parcours d'Attila rend visible le coût confessionnel et identitaire de l'assimilation.
  3. Israël hors champ : la destination finale fonctionne moins comme une résolution que comme une zone de malaise interprétatif, d'autant plus chargée dans le contexte contemporain.

Le point de vigilance éditorial : ne pas surinterpréter le film comme un discours explicite sur le conflit israélo-palestinien. Celui-ci est surtout porté par les réceptions contemporaines et par la charge politique du mot « Israël » aujourd'hui ; le film, lui, maintient volontairement une grande part de son sens hors champ, comme le rappelle Middle East Eye.




Source : https://cinema.articlophile.net/blog/i/97947472/th...