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Crise de Ceuta : entre récit de la « menace marocaine » et occultation des racines sociales du drame


Le Samedi 8 Août modifié le Mardi 30 Novembre


              

L'entretien publié par Le Monde avec Carlos Echeverría Jesús présente la récente crise de Ceuta comme une nouvelle illustration des « ambitions territoriales » du Maroc et de l'usage de la migration comme instrument de « guerre hybride ». Or, sous une apparence analytique, ce cadrage repose sur une simplification politique : il réduit des milliers de jeunes et de migrants à de simples instruments d'État, tout en reléguant au second plan l'histoire coloniale, les enjeux de souveraineté et la crise sociale qui pousse tant de personnes à risquer leur vie.



Qui a le droit de définir la crise ?

Le chercheur espagnol évoque Ceuta et Melilla comme des « villes européennes et démocratiques » et met en avant leur modèle de convivencia, ou coexistence entre communautés. Mais cette formulation contourne une interrogation plus fondamentale : comment deux villes situées sur la côte marocaine sont-elles devenues des territoires administrés par l'Espagne ?

Il ne s'agit pas de nier la réalité administrative actuelle ni de sous-estimer la complexité des relations entre Rabat et Madrid. Il s'agit plutôt de refuser que cette situation soit présentée comme une donnée historique et juridique définitive, soustraite à toute discussion. Ceuta, Melilla, ainsi que plusieurs îlots et rochers au large des côtes marocaines, demeurent dans la mémoire nationale marocaine des questions de souveraineté non résolues.

Décrire la revendication marocaine comme l'expression de simples « ambitions territoriales » revient ainsi à produire un jugement préalable : l'Espagne apparaît comme détentrice d'un ordre naturel et stable, tandis que le Maroc est présenté comme une puissance désireuse de modifier les frontières. Pourtant, une lecture plus équilibrée devrait admettre que les frontières héritées de l'époque coloniale ne sont pas toujours neutres ni définitivement closes, et que la défense d'une souveraineté nationale ne se confond pas nécessairement avec une menace ou une volonté d'expansion.


La migration n'est pas une arme

L'aspect le plus discutable de l'entretien réside dans son interprétation des mouvements migratoires — notamment ceux de jeunes Marocains — comme un levier de pression manié presque mécaniquement par Rabat. Il est évident que les États peuvent influer sur la gestion des frontières, renforcer ou relâcher les contrôles selon leurs intérêts diplomatiques. Cette dimension mérite d'être étudiée avec rigueur.

Mais passer de cette observation à l'idée que des dizaines de milliers de personnes seraient une masse entièrement mobilisée par une décision politique constitue une réduction abusive. Le jeune qui tente de rejoindre Ceuta ne le fait pas uniquement parce que la géopolitique l'y aurait conduit. Son choix est façonné par le chômage, les inégalités, le sentiment d'absence d'avenir, le désir d'émigrer, l'influence des réseaux sociaux et les récits qui circulent sur les possibilités de passage ou de régularisation en Europe.

En écartant ces réalités, l'analyse devient particulièrement confortable pour les autorités européennes. Au lieu d'interroger les politiques de visas, les restrictions à la mobilité, les inégalités de développement ou les conséquences d'une Europe-forteresse, elle tend à faire porter l'essentiel de la responsabilité sur le pays de départ.

Plus préoccupant encore, le vocabulaire de la « guerre hybride » transforme les migrants en menace sécuritaire avant de les considérer comme des êtres humains dotés de droits, d'histoires et de motivations propres. Une telle grille de lecture peut légitimer davantage de militarisation des frontières, banaliser les refoulements et marginaliser les obligations de protection et de secours.


Une lecture sélective des relations maroco-espagnoles

L'entretien établit un lien direct entre la crise de Ceuta et le dossier du Sahara occidental, suggérant que le Maroc chercherait à envoyer des « messages » à Madrid afin d'obtenir des positions plus favorables. Or, les relations entre les deux pays sont bien plus complexes qu'une simple logique de pression ou de chantage.

Elles couvrent le commerce, la coopération sécuritaire, la lutte contre le terrorisme, les flux migratoires, les échanges humains, l'énergie, la pêche et plusieurs différends territoriaux ou mémoriels. Réduire chaque tension frontalière à une manœuvre marocaine liée au Sahara alimente une vision selon laquelle Rabat ne fonctionnerait que par rapport de force.

Or, pour le Maroc, la question du Sahara relève d'un enjeu central d'intégrité territoriale. Le pays défend un plan d'autonomie qu'il présente comme une solution politique réaliste. On peut contester ce projet, en discuter les implications ou préférer d'autres voies de règlement ; mais cela ne justifie pas de qualifier automatiquement toute initiative diplomatique marocaine de manifestation expansionniste.

De même, l'hypothèse selon laquelle le Maroc chercherait à « discipliner » les dirigeants espagnols actuels ou futurs demeure une interprétation politique, non une preuve établie. L'entretien aurait gagné en crédibilité en distinguant plus clairement les faits documentés des lectures relevant de la position personnelle du spécialiste interrogé.


L'Europe démocratique et ses frontières d'exception

Carlos Echeverría Jesús présente Ceuta et Melilla comme des espaces européens démocratiques. Mais c'est précisément aux frontières que cette démocratie est mise à l'épreuve. Une frontière demeure-t-elle pleinement démocratique lorsque ceux qui tentent de la franchir sont d'abord perçus comme une menace collective ? Le modèle de coexistence locale suffit-il à effacer la réalité des barrières, de la surveillance, de la répression et des inégalités de circulation ?

Il ne s'agit évidemment pas de contester le droit des habitants de Ceuta et Melilla à vivre en sécurité. Mais la sécurité ne peut servir de prétexte pour évacuer les questions historiques et politiques, ni pour déshumaniser les migrants. Une réponse durable ne consiste pas à transformer la Méditerranée en fossé militarisé, mais à construire une coopération plus équitable, capable de traiter les causes de la migration et de respecter les droits fondamentaux.


Pour un récit plus équilibré

L'entretien du Monde illustre une grille de lecture espagnole récurrente : le Maroc serait une puissance de pression, Ceuta un espace européen vulnérable, et la migration un instrument de menace. Mais cette grille est insuffisante pour comprendre la crise, car elle laisse dans l'ombre trois dimensions essentielles : l'histoire coloniale des territoires concernés, la responsabilité partagée face au drame migratoire et le droit du Maroc à défendre ses positions de souveraineté par des moyens politiques et diplomatiques.

Critiquer les politiques marocaines ou interroger les choix de Rabat est parfaitement légitime. Mais il est tout aussi nécessaire de questionner l'Espagne et l'Union européenne, leurs politiques frontalières et leur rapport aux mobilités venues du Sud. Une analyse sérieuse ne peut partir de l'idée qu'un seul acteur est responsable de la crise. Elle doit reconnaître que Ceuta n'est pas uniquement une « faille sécuritaire » européenne, que les migrants ne sont pas des pions, et que la stabilité méditerranéenne ne se construira pas sur des récits unilatéraux.




Source : https://fr.articlophile.com/blog/i/97621532/crise-...