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Le cinéma marocain, espace de récits alternatifs et de contestation


Le Samedi 31 Octobre modifié le Mardi 31 Octobre


              

Une étude publiée dans la Revue Internationale du Chercheur examine la place du cinéma marocain contemporain dans la remise en question des récits politiques, sociaux et culturels dominants. Signé par Moulay Mustapha Elidrissi Moubtassim et Abdelaziz Amraoui, de l’Université Cadi Ayyad de Marrakech, l’article envisage le film comme un espace de représentation capable de rendre visibles des expériences marginalisées, de revisiter certaines mémoires collectives et de proposer d’autres lectures de la société marocaine.



Les auteurs fondent leur analyse sur un corpus réunissant des œuvres de Leïla Kilani, Nabil Ayouch, Hicham Lasri et Sanaa Akroud. Leur démarche associe l’analyse filmique, la sociologie des représentations et la sémiotique de l’image. Elle s’intéresse autant aux thèmes abordés par les films qu’aux procédés de mise en scène, au montage, au rythme, au cadrage, au travail sonore et aux symboles qui organisent le sens à l’écran.


Dans cette perspective, Les Chevaux de Dieu, réalisé par Nabil Ayouch en 2012, est étudié à partir de son traitement des attentats de Casablanca de 2003. Le film ne s’attache pas uniquement à l’acte terroriste, mais s’intéresse aux trajectoires de jeunes hommes issus des quartiers défavorisés. Selon l’étude, cette approche permet de replacer la radicalisation dans un environnement marqué par l’exclusion, la pauvreté et les inégalités territoriales, tout en s’écartant d’une lecture exclusivement sécuritaire du phénomène.


Leïla Kilani adopte une autre voie dans Sur la planche, sorti en 2011. Le long métrage suit de jeunes femmes à Tanger, confrontées à la précarité, au travail informel et aux normes sociales qui encadrent leur place dans la ville. Les auteurs soulignent que la réalisation, marquée par une caméra mobile et une proximité avec l’esthétique documentaire, donne à voir des personnages féminins actifs, capables de négocier ou de contourner les contraintes qui pèsent sur eux. Les scènes situées dans l’usine de crevettes figurent notamment un univers de gestes répétitifs et de travail mécanisé, tout en inscrivant cette expérience dans les réalités sociales et genrées du Maroc contemporain.


L’étude accorde également une place importante au cinéma de Hicham Lasri. Dans Starve Your Dog, le réalisateur revient, par des voies allégoriques et fragmentées, sur les années de plomb et sur les zones de silence entourant cette période. L’ancien ministre de l’Intérieur qui traverse le film renvoie, selon les auteurs, à un système de surveillance, de répression et de contrôle de la mémoire. Le noir et blanc surexposé, les espaces urbains désertés et les cadrages instables traduisent une tension entre oubli institutionnel et retour persistant du passé.


Cette fragmentation du récit apparaît aussi dans The Sea Is Behind et Headbang Lullaby. Les ruptures temporelles, les épisodes absurdes, l’errance et la répétition éloignent ces films de la narration classique fondée sur une progression linéaire et une résolution finale. Pour les auteurs, ces choix formels ne relèvent pas seulement de l’expérimentation : ils constituent une manière de représenter l’incertitude, la désorientation et la fragilité des repères collectifs.


Avec Les Commandements, Sanaa Akroud aborde pour sa part la situation d’une femme confrontée aux limites juridiques et sociales liées à la tutelle et à la garde des enfants. L’article considère que le film transforme une expérience individuelle en question collective, en mettant en lumière des réalités féminines souvent peu visibles dans les représentations institutionnelles. Le récit et la composition visuelle participent ainsi à une réflexion sur les rapports de pouvoir au sein des structures familiales et juridiques.


La recherche souligne enfin que la portée de ces films dépend de leur réception et de leurs conditions de circulation. La diversité sociale, culturelle et territoriale des publics marocains produit des lectures contrastées. La censure, l’autocensure, la faiblesse de la fréquentation des salles et la domination des plateformes internationales limitent également la diffusion de certaines œuvres. Des circuits indépendants, les festivals, les projections associatives et les espaces universitaires peuvent toutefois contribuer à leur visibilité et à leur appropriation critique.


Les auteurs concluent que le cinéma marocain contestataire ne modifie pas à lui seul les rapports de pouvoir ni les représentations majoritaires. Il peut néanmoins ouvrir des espaces de discussion, faire circuler des récits minorés et élargir ce qui peut être montré, raconté et débattu dans l’espace public.




Source : https://cinema.articlophile.net/blog/i/98274575/ci...