Depuis l’arrivée des grands modèles de langage, l’intelligence artificielle sait converser, rédiger, raisonner. Mais pour lui parler, il faut toujours déverrouiller son téléphone, ouvrir une application, taper une requête… puis la refermer. Pour Karim Rkha Chaham, c’est là que se situe le vrai verrou : non pas dans l’intelligence des machines, mais dans leur interface. Né et grandi à Marrakech, passé par la classe préparatoire, une grande école et un échange à Berkeley, il dirige aujourd’hui Interaction Labs, la start-up qui conçoit Ongo, une lampe robotisée capable de reconnaître ses interlocuteurs et de s’adapter à leurs habitudes. Il en a retracé l’histoire au micro du podcast marocain Next Wave.
Après l’écran, l’ère de la conversation
Son raisonnement part d’une lecture de l’histoire informatique. Il y eut d’abord le terminal, où l’on dialoguait avec la machine par lignes de code ; puis l’interface graphique, avec ses icônes et sa souris, popularisée par Apple. Viendrait désormais l’interface conversationnelle : « Nous sommes la première génération d’humains à pouvoir avoir une conversation avec quelque chose qui n’est pas humain », résume-t-il.
Or, selon lui, l’écran est mal adapté à cette nouvelle manière d’échanger : il a été pensé pour cliquer et faire défiler, pas pour dialoguer. Lunettes connectées, bagues, pendentifs enregistreurs, robots domestiques : de nombreuses entreprises cherchent la bonne « forme » pour incarner l’IA. OpenAI elle-même a racheté en 2025 la société du designer Jony Ive, figure historique d’Apple, pour plusieurs milliards de dollars afin de développer son propre matériel.
Contre l’humanoïde, le robot le plus simple possible
Karim Rkha Chaham se montre sceptique face à l’engouement pour les robots humanoïdes. Une machine bipède d’1,80 m, coûteuse, qui peut tomber et qui ne sait pas encore plier le linge de manière fiable lui paraît un mauvais point de départ pour entrer dans les foyers. Il ne croit guère non plus au pendentif : on n’ose pas parler à voix haute à un collier en pleine rue ou devant des collègues.
Son équipe s’est donc demandé quel était le robot le plus simple capable de paraître vivant. Après avoir testé plusieurs objets, dont une sorte de talkie-walkie relié à des agents d’IA, elle est arrivée à une conclusion : la voix ne suffit pas, l’humain a besoin d’un retour visuel, et le plus naturel est le mouvement. D’où la lampe articulée, un objet familier qui se fond dans le décor, fabricable rapidement et vendu autour de 300 dollars — 299 dollars selon les présentations publiques du produit. L’entrepreneur raconte que la réaction de sa mère, à Marrakech, a radicalement changé le jour où le prototype est passé d’un œil à deux.
Un premier produit abandonné
Le parcours n’a rien d’une ligne droite. Une première aventure, dans l’automatisation pour les entreprises, l’a convaincu qu’une IA plus « naturelle » dans ses échanges se faisait plus facilement accepter. Mais il ne se sentait pas à sa place dans la vente aux entreprises : à 23 ou 24 ans, il connaissait mal les métiers qu’il prétendait transformer. Il choisit alors les produits grand public, en s’appuyant sur une idée de l’investisseur Paul Graham : la jeunesse, faute d’expérience, a l’avantage de vivre déjà un peu dans le futur.
Le premier produit d’Interaction Labs visait les enfants : une figurine posée sur une boîte, capable non seulement de raconter une histoire mais d’en discuter. L’idée semblait rationnelle, car le marché des boîtes à histoires existe déjà. Quelques ventes plus tard, l’équipe a pourtant renoncé. « On essayait de vendre quelque chose à des gens qu’on ne comprenait pas parfaitement », reconnaît-il : ni lui ni son cofondateur n’étaient parents. À l’été 2025, ils décident de construire l’objet qu’ils voudraient eux-mêmes utiliser.
Une vidéo devenue virale, un millier de précommandes
Le cofondateur, Julien, bricole des robots depuis l’enfance — l’accélérateur Founders, Inc. indique qu’il construit des robots sociaux depuis l’âge de dix ans. Grâce à l’impression 3D, devenue bon marché, et au code assisté par IA, le duo a pu prototyper en quelques mois ce qui aurait demandé des années une décennie plus tôt : modélisation de la coque, impression, commande des moteurs et des capteurs, assemblage.
À San Francisco, au sein du programme Founders, Inc., l’équipe prépare une vidéo de lancement. Publiée le 1er décembre 2025, elle s’est propagée sans publicité payante et a été reprise par de nombreux médias internationaux, beaucoup y voyant une version réelle de la célèbre lampe des studios Pixar. Elle a débouché, selon le fondateur, sur environ un millier de précommandes. Sa leçon : savoir pourquoi on tourne une telle vidéo — ici, mesurer l’intérêt réel du public — et s’entourer de professionnels qui ont déjà signé des lancements à succès, les budgets pouvant aller de quelques milliers à plusieurs centaines de milliers de dollars.
Le regard, cœur de l’illusion
Pour Karim Rkha Chaham, la valeur de l’entreprise ne réside pas dans le matériel, que les usines de Shenzhen sauraient reproduire en quelques semaines, mais dans l’« intelligence sociale » du robot. Celle-ci repose d’abord sur la perception : localiser la provenance d’un son pour se tourner vers la personne qui parle, reconnaître les visages et savoir depuis quand on ne les a pas vus. La vision est traitée sur l’appareil, notamment pour des raisons de coût et de respect de la vie privée ; la conversation, elle, passe par le cloud, en partenariat avec Gradium, la start-up de voix artificielle issue du laboratoire parisien Kyutai.
Vient ensuite le comportement. L’équipe a recruté Alec Sokolow, coscénariste de Toy Story nommé aux Oscars, pour faire d’Ongo un personnage plutôt qu’une machine. Les premiers mouvements préenregistrés lassaient au bout d’une heure. Un investisseur, ancien responsable produit chez Boston Dynamics, leur a alors soufflé que l’essentiel de l’illusion tient au regard : un robot qui ne fixe pas en permanence, qui s’ennuie parfois, observe un objet, se montre curieux. Car 90 % du temps où la lampe est allumée chez les testeurs, elle ne converse pas. Tout l’enjeu consiste à paraître vivante sans devenir envahissante — un testeur l’a débranchée parce qu’elle parlait trop pendant un dîner, un autre a éprouvé un malaise en l’éteignant, comme s’il « tuait » quelque chose.
Un compagnon avant d’être un assistant
L’ambition dépasse la lampe. Interaction Labs se présente comme un concepteur d’interfaces pour les modèles de langage, non comme un nouveau laboratoire d’IA. Selon le fondateur, un agent qui gère déjà courriels et démarches gagnerait en contexte et en initiative s’il disposait d’une présence physique dans le foyer. Un interlocuteur rencontré aux États-Unis lui a résumé la stratégie : à court terme, construire un compagnon que les gens acceptent ; à long terme, un compagnon utile.
Côté modèle économique, la première version est vendue à prix coûtant, la start-up visant à terme un abonnement, sur le modèle du bracelet Whoop. Il faut d’abord prouver que les utilisateurs gardent l’objet dans la durée. Restent les difficultés propres au matériel : coût des composants, moules plastiques à négocier en Chine, emballage d’un objet articulé qui doit survivre aux livreurs, tarifs de transport. Et un cycle d’itération forcément plus lent que dans le logiciel, qui oblige, dit-il, à avoir des opinions tranchées sur le produit.
Son conseil aux porteurs de projets : ne pas s’isoler pour empiler les fonctionnalités, mais confronter au plus vite une version simple à de vrais utilisateurs, même dans le matériel. Et une lecture : Antifragile de Nassim Nicholas Taleb, dont il ne partage pas toutes les vues sur l’entrepreneuriat.
À lire avec recul
Le nombre de précommandes, les retours des testeurs et les choix techniques évoqués proviennent des déclarations du fondateur lors de l’entretien et n’ont pas fait l’objet d’une vérification indépendante. Ongo est encore livré par lots à ses premiers clients : son adoption au quotidien, une fois l’effet de nouveauté passé, reste à démontrer.
Vidéo : l’entretien intégral de Karim Rkha Chaham dans le podcast Next Wave, en français.
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Source : https://intelligences.articlophile.net/publication...
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