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Marrakech au cinéma : la lumière qui compose les décors


Le Lundi 10 Août modifié le Mardi 30 Novembre


              

Marrakech ne constitue pas seulement un lieu de tournage : elle fournit aux réalisateurs un système visuel immédiatement reconnaissable, fait d'ocre, de blancs éclatants, d'ombres franches et de profondeurs urbaines. Depuis les années 1950, la ville a ainsi prêté ses remparts, ses souks, ses palais et la place Jemaa el-Fna à des récits dont l'action se situe parfois au Maroc, mais aussi en Égypte, en Perse ou dans des villes du Golfe. Cette capacité à changer d'identité explique une part de sa permanence à l'écran : Marrakech peut être elle-même, mais aussi une fiction géographique construite par le cadrage, les costumes et le montage.



L'Homme qui en savait trop, réalisé par Alfred Hitchcock et tourné à Marrakech en 1955, demeure une référence fondatrice. Le cinéaste y inscrit l'intrigue dans une ville ouverte, parcourue par une foule, des passages resserrés et des espaces publics dont l'animation nourrit le suspense. La place Jemaa el-Fna, Bab Doukkala et Bab El Khemis apparaissent comme des seuils dramatiques : le regard y circule difficilement, les personnages peuvent s'y perdre, les mouvements de foule compliquent l'identification d'un danger.


Le film privilégie les extérieurs diurnes tandis que l'essentiel des scènes d'intérieur est construit dans une ambiance nocturne. Ce contraste organise la perception de la ville : dehors, la lumière rend les volumes lisibles mais expose les personnages ; dedans, l'obscurité referme l'espace et rend l'intrigue plus clandestine. Marrakech devient alors moins un simple arrière-plan exotique qu'un dispositif de visibilité instable, où le soleil peut autant révéler qu'aveugler.



Les conditions de production ont également pesé sur cette mise en scène. Selon un récit consacré au tournage, l'équipe de Hitchcock aurait dû achever les prises de vues sur la place avant le début du Ramadan, sous l'autorité du pacha Thami El Glaoui. La contrainte de temps, ajoutée aux enjeux de sécurité liés à la foule, rappelle que le décor filmique est aussi le produit d'une négociation concrète entre une production étrangère et la ville réelle.



Cette tension entre territoire et reconstitution se retrouve dans les productions ultérieures. La Kasbah et les remparts ont été mobilisés pour La Momie, tandis que Prince of Persia a utilisé les fortifications de la médina et des sites de la région de l'Oukaïmeden afin de composer un univers imaginaire. La matière marrakchie y est moins traitée comme un espace contemporain que comme une réserve de textures : murs patinés, portes monumentales, ruelles minérales et lignes de crête servent à fabriquer un Orient historique indéterminé.



Sex and the City 2 illustre une autre modalité de transformation. Tourné en partie à Marrakech, le film fait passer la ville pour Abou Dhabi, notamment à travers des séquences de marché et des décors hôteliers. Le choix révèle la souplesse de l'offre locale : l'architecture, les riads, la palmeraie et les souks peuvent être réagencés par la production pour répondre à une représentation mondialisée du luxe et de l'ailleurs. L'enjeu n'est plus l'exactitude topographique, mais la fabrication d'une image immédiatement identifiable pour un public international.



La lumière est au centre de cette plasticité. L'ensoleillement intense accentue les reliefs des façades, densifie les tons terre et produit des ombres graphiques dans les ruelles. À certaines heures, les remparts peuvent devenir un aplat ocre ; dans les souks, les percées lumineuses découpent les silhouettes et donnent aux déplacements une dimension chorégraphiée. Cette ressource visuelle permet de passer du suspense hitchcockien au film d'aventure, de la comédie de prestige au récit d'espionnage, sans que la ville perde sa signature chromatique.



Marrakech reste toutefois souvent filmée à travers un regard extérieur qui privilégie ses signes les plus immédiatement exportables : foule, marchandises, portes, chevaux, palmiers ou murs anciens. L'analyse de L'Homme qui en savait trop souligne d'ailleurs qu'il existe autant de Marrakech cinématographiques que de subjectivités de créateurs. Entre documentation urbaine et imaginaire de studio, les décors marrakchis révèlent donc autant les choix de mise en scène des films que la ville elle-même.




Source : https://lemarrakech.articlophile.net/lebulletin/i/...