Le 18 novembre, un sondage commandé par un média confidentiel, Écran de Veille, et réalisé par l’Ifop sur « les musulmans de France » a été propulsé au centre du débat. Le chiffre d’un « tiers » se disant en « sympathie » avec des mouvements islamistes a été repris en boucle, commenté par des responsables politiques et instrumentalisé par l’extrême droite. Très vite, des critiques ont surgi: « formulation orientée », « absence de définition des termes », ajout du mot « charia » a posteriori, et interrogations sur des liens du commanditaire avec des intérêts étrangers; des associations musulmanes ont porté plainte, l’Ifop aussi. « Ce n’est pas seulement une affaire de chiffres, c’est une affaire de pouvoir », rappelle le sociologue Hugo Touzet (Éditions EHESS), invité de l’émission RFI – Décryptage.
Pour Touzet, « le poids des sondages dans l’actualité et dans le cadrage médiatique » est la première clé pour comprendre la polémique. Il cite un contre-exemple quasi invisible: « il y a quelques semaines, l’Ifop a réalisé, sur le même échantillon, une enquête pour la Grande Mosquée de Paris sur les discriminations subies par les musulmans. Avec la même méthodologie, personne n’en a parlé. » Le résultat, « à l’extrême inverse » du sondage Écran de Veille, montrait des discriminations; il n’entrait pas dans le récit recherché par une partie des médias. « Un certain nombre de chaînes d’information en continu s’en servent pour mettre à l’agenda une thématique déjà bien ancrée, qui pointe une problématique supposée spécifique aux musulmans », dit-il.
Au-delà du cas, Touzet insiste: « l’opinion publique est toujours créée en même temps qu’elle est mesurée ». La réponse dépend de la période, de l’échantillon et surtout de la formulation. Exemple emblématique: la fameuse « charia ». « On a pu lire que 46 % des musulmans souhaiteraient l’imposer. En réalité, 15 % disent l’appliquer en France et 31 % l’adapter aux droits du pays. Et le mot ‘charia’ n’a pas été posé: le questionnaire parlait de ‘loi musulmane’. » Sa recommandation est simple: « regarder le détail des questions, parce qu’il existe souvent un écart entre ce qui a été posé et l’analyse médiatique. »
La structure économique des instituts pèse aussi sur la production des chiffres. « Les instituts de sondage sont des entreprises privées; les données appartiennent aux clients. Elles reflètent ce qui intéresse le commanditaire », explique Touzet. Le sondage « se construit dans l’interaction entre le sondeur et son client: le premier apporte l’expertise, le second ses demandes. » Même avec des « bonnes pratiques » (ici, un millier de répondants musulmans, extraits d’un panel de 14 000 personnes, interrogés par téléphone), « tout se joue dans la manière de poser les questions. »
Les médias et les sondages se nourrissent mutuellement, notamment depuis que le recueil par internet a fait baisser les coûts et accéléré les délais. « Pour certains médias, c’est un moyen de produire des chiffres vite et à moindre coût; pour les sondeurs, une visibilité accrue. Mais la vitesse se fait parfois au détriment de la qualité d’analyse », note Touzet. L’explosion des sondages électoraux (plus de 350 en 2022) illustre ce glissement: « les sondeurs répètent que ce n’est pas une prédiction, mais une photographie à l’instant t — pourtant, ils sont commentés comme des prédictions. »
Quant à l’influence, la littérature distingue deux effets: l’« effet bandwagon » (vote utile vers le favori) et l’« effet underdog » (remobilisation quand son camp est donné perdant). « Difficile de mesurer le poids réel de chacun », admet Touzet, qui rappelle ce paradoxe: « 70 % des personnes pensent que les sondages influencent les électeurs… mais 15 à 16 % seulement se disent personnellement influencées. »
Touzet a mené une enquête ethnographique de plusieurs mois au sein d’un institut. « J’y ai trouvé des professionnels compétents, formés aux méthodes et soucieux de bien faire », dit-il, « mais travaillant sous contraintes: budget, exigences du client, sous-effectif, multiplicité des enquêtes. » Comme souvent, « il y a tension entre vouloir faire le meilleur travail possible et les conditions de réalisation. » Sur les promesses des nouvelles technologies, l’idée d’exploiter les « traces numériques » a coexisté avec les méthodes classiques: « on peut savoir ce qui se dit, pas qui le dit. Or, un sondage doit relier les réponses à des profils sociodémographiques; il reste irremplaçable pour ça. »
Que faire, côté public? « Adopter un regard critique », répond Touzet. « Qui est le commanditaire? Combien de personnes ont été interrogées? Comment les questions ont-elles été posées? » Les sondages sont « un instrument important de la démocratie », à condition d’être lus avec méthode et mis « en regard d’autres types de données ». Sur leur utilité, sa position est nette: « ils peuvent éclairer des évolutions sociales s’ils sont bien faits, mais ne disent jamais tout. »
Sources mentionnées: RFI – Décryptage (entretien, retranscription), Hugo Touzet, Produire l’opinion (Éditions EHESS) et page auteur EHESS.
Source : https://lemag.articlophile.com/blog/i/93584005/aff...






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