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Phosphate : Washington mise sur l'axe Maroc-Tunisie


Le Mardi 15 Septembre modifié le Mardi 30 Novembre


              

La suspension des exportations chinoises de phosphate, décidée à la fin de 2025 jusqu'en août 2026, a ravivé les préoccupations américaines liées à la disponibilité des engrais. Dans une analyse publiée à l'été 2026, Ghazi Ben Ahmed, Sabina Henneberg et Mohsine El Ahmadi estiment que le Maroc et la Tunisie pourraient constituer les deux piliers d'une stratégie américaine de diversification des chaînes d'approvisionnement agricoles. Leur proposition repose sur la création d'un corridor industriel transmaghrébin articulant les capacités marocaines de transformation aux ressources et à la position méditerranéenne tunisiennes.



Les auteurs replacent cette réflexion dans une séquence de forte contraction de l'offre chinoise. En mars 2025, les exportations de phosphate de la Chine seraient passées de 950 000 tonnes à 13 000 tonnes en un mois. Le prix du phosphate diammonique, engrais phosphaté largement utilisé, aurait parallèlement progressé de 28% sur un an. Le 7 novembre 2025, l'United States Geological Survey a inscrit le phosphate sur la liste américaine des minerais critiques, considérant que cette matière première était devenue nécessaire aux intérêts économiques et de sécurité nationale des États-Unis.


L'étude souligne toutefois que cette reconnaissance ne résout pas le déséquilibre structurel entre les besoins de l'agriculture américaine et les capacités nationales. Les réserves des États-Unis, situées notamment en Floride, dans l'Idaho et en Caroline du Nord, sont affectées par le vieillissement des infrastructures, les contraintes environnementales et la baisse de qualité des gisements exploitables. Les chercheurs jugent que le pays restera dépendant des importations, tandis que les capacités disponibles au Canada, en Australie ou dans l'Union européenne ne permettraient pas de combler ce manque.


Le Maroc occupe, dans cette perspective, une position centrale. Le pays détiendrait environ 70% des réserves mondiales connues de phosphate et dispose, par l'intermédiaire de l'OCP, d'une filière intégrée allant de l'extraction à la fabrication d'engrais. Le rapport met également en avant les capacités logistiques du royaume, notamment le complexe portuaire de Tanger Med, ainsi que ses investissements dans les partenariats agricoles africains. Washington considère déjà Rabat comme un partenaire sécuritaire ancien, le Maroc ayant été désigné allié majeur non membre de l'OTAN en 2004.


Les auteurs préviennent néanmoins qu'une dépendance renforcée à l'égard du seul Maroc reproduirait une vulnérabilité comparable à celle créée par la concentration de l'offre chinoise. Ils proposent donc d'intégrer la Tunisie comme second pôle de production et de transit. Le pays disposerait d'environ 2,5 milliards de tonnes de réserves de phosphate, mais son secteur a souffert d'un sous-investissement prolongé, de mouvements sociaux et de difficultés politiques et financières ayant limité ses performances.


Dans ce schéma, la Tunisie ne concurrencerait pas le Maroc sur le terrain industriel. Elle apporterait une capacité supplémentaire d'extraction, une ouverture vers la Méditerranée centrale et une diversification géographique pour les marchés européens, africains et américains. Le Maroc fournirait son expertise de transformation, ses capacités de financement, ses réseaux commerciaux et son infrastructure logistique ; la Tunisie contribuerait par ses ressources, ses installations industrielles existantes et son accès portuaire.


Le projet envisagé par les auteurs mobiliserait les États-Unis, la Banque mondiale, la Banque africaine de développement, la Development Finance Corporation américaine et des organismes européens. Il inclurait la modernisation des mines tunisiennes, le développement des liaisons ferroviaires et portuaires, la création d'unités de transformation, des programmes de dépollution, des plateformes logistiques numériques et la formation de personnels qualifiés.


Cette vision reste cependant conditionnée à des enjeux politiques et économiques sensibles. Le document relève l'affaiblissement des institutions tunisiennes, les incertitudes réglementaires et l'endettement du pays, qui pèsent sur la confiance des investisseurs. Il recommande à Washington d'associer ses investissements à des exigences de transparence, de prévisibilité réglementaire et de responsabilité institutionnelle, sans faire de la conditionnalité démocratique le seul instrument de sa relation avec Tunis.


Derrière l'enjeu agricole se dessine ainsi une compétition industrielle et géopolitique plus large. Pour les auteurs, un axe Maroc-Tunisie permettrait aux États-Unis et à l'Europe de sécuriser une ressource décisive pour les engrais, tout en renforçant leur présence économique au Maghreb face aux investissements chinois et aux influences concurrentes dans la région.




Source : https://lemag.articlophile.net/blog/i/98036244/pho...