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Journalistes fantômes et faux experts : un réseau propage l'influence russe dans les médias africains


Le Mercredi 2 Septembre modifié le Mardi 30 Novembre


              

Un rapport conjoint publié ce mois-ci par Al Jazeera, réalisé par la société de renseignement en sources ouvertes Graphika et le réseau Code for Africa, avec le soutien de Meta, conclut que la Russie a implanté depuis 2021 au moins des « correspondants fantômes » et de « faux experts » dans le paysage médiatique africain, au service de ses intérêts stratégiques sur le continent.



Les chercheurs ont identifié 44 personnages fictifs, dont 35 « correspondants fantômes » et 9 « faux experts », et estiment avec un haut degré de confiance que 38 d'entre eux sont fabriqués de toutes pièces. Actives entre 2021 et 2026, ces identités ont vu leurs contenus repris ou cités sur 138 sites web et republiés sur au moins 113 comptes et pages Facebook. Au total, 658 liens comportant une signature fictive ont été recensés.


Le rapport définit le « correspondant fantôme » comme une signature utilisée pour glisser des articles favorables aux intérêts russes dans de véritables médias africains, sans qu'elle corresponde à un journaliste réel. Le « faux expert », lui, est un personnage inauthentique qui revendique une autorité académique et auquel sont attribuées des citations dans des articles signés par ces correspondants fantômes ou par de vrais journalistes.


Noms de footballeurs et photos volées


Selon le rapport, plusieurs de ces personnages portent des noms identiques à ceux de footballeurs africains, une stratégie qui viserait, selon les chercheurs, à noyer les résultats de recherche sous du contenu sportif afin de compliquer le suivi de leurs parcours et de leurs articles. Parmi les exemples cités figurent « Lamine Fofana » (Côte d'Ivoire), « Coulibaly Mamadou » (France) et « Mamadou Cissoko » (Mali). D'autres personnages ont adopté des prénoms très répandus dans les pays ciblés, avec une réutilisation des mêmes noms : les chercheurs ont ainsi repéré trois correspondants prénommés « Manuel » et deux portant le nom de famille « Cissoko ».


La même photo de profil a été repérée pour au moins trois correspondants : « Mamadou Cissoko », « Omar Diallo » et « Steve Fleitz ». Dans d'autres cas, des photos de personnes réelles ont été utilisées : Al Jazeera avait révélé en mars 2025 que le personnage « Grégoire Cyril Doungobada » employait les photos d'un ressortissant centrafricain décédé, tandis que deux personnages actifs dans les médias sud-africains, « Eric Ham » et « Manuel Godsan », utilisaient sur leurs comptes Facebook les photos de deux ressortissants russes. Le rapport ajoute que les responsables de certains comptes ont inventé des diplômes universitaires, se présentant comme doctorants ou diplômés d'universités européennes.


Le blanchiment de l'information


Le rapport documente des schémas relevant de ce que l'on appelle le « blanchiment de l'information » : ces personnages fictifs sont cités par de véritables médias, puis des sites liés à la Russie renvoient à leur tour vers ces articles. Le quotidien nigérian Daily Post a ainsi cité « Oluwaseyi Adebayo » comme expert militaire, avant que l'agence African Initiative ne cite le Daily Post en le mentionnant. Le même schéma s'est répété avec le site tchadien Al-Wahda, qui a cité « Yacoub Omar Deffalla » comme expert politique tchadien, avant qu'African Initiative ne cite l'entretien accordé par ce dernier au site.


Le rapport relève également un article signé « Lazarus Odingi » dans le journal nigérian Vanguard, qui citait le correspondant fantôme « Sylvain Ngiema ». Le terrorisme et la sécurité constituent la thématique la plus présente, avec 293 articles, suivie par des contenus hostiles à la France (219 articles) et à l'Ukraine (169), puis par des textes favorables à la souveraineté de l'Alliance des États du Sahel (150) et au partenariat avec la Russie (129), et enfin par des contenus hostiles aux États-Unis (120). Les articles à connotation sécuritaire accusaient l'Occident d'entraîner, d'armer et de soutenir secrètement des « groupes terroristes » au Sahel, présentaient la CEDEAO et la Cour pénale internationale comme des menaces régionales, tout en glorifiant les forces Wagner, le Corps Africa et l'Alliance des États du Sahel comme une alternative souveraine à la présence occidentale.


Ce contenu a été publié sur 70 sites se présentant comme des plateformes d'information, ainsi que sur cinq médias russes officiels ou pro-russes tels que Sputnik, des domaines liés à l'opération « Portal Kombat » et African Initiative, en plus de sites d'apparence légitime comme le sud-africain IOL et Burkina 24. « Lamine Fofana » est le personnage le plus présent, avec 83 articles signés ou cités sur 31 plateformes, suivi de « Sylvain Ngiema » avec 80 articles sur 34 plateformes.


Le rapport conclut que Facebook a constitué le principal canal de diffusion, via deux voies : le partage organique par de véritables médias africains ayant initialement publié ces contenus, et l'amplification par des réseaux de « comptes coordonnés inauthentiques », dont Meta a mentionné deux exemples dans ses rapports sur les menaces relatifs au second semestre 2025 et au premier semestre 2026, en indiquant qu'ils étaient d'origine russe.


Les limites de la preuve


Le rapport est accompagné d'un guide pratique recommandant la recherche inversée d'image sur au moins trois moteurs afin de vérifier si une photo apparaît sous une autre signature, la prise de contact avec l'université mentionnée pour confirmer l'existence du programme ou de l'étudiant, et la comparaison de la date d'enregistrement du nom de domaine avec l'année de fondation revendiquée par le site.


Le rapport souligne que ces méthodes permettent de révéler la probabilité d'une fabrication, mais pas l'identité de son commanditaire, et que déterminer qui se cache derrière une signature nécessite des preuves supplémentaires telles que des dossiers judiciaires, des divulgations de plateformes ou des fuites de données. Il met en garde contre le fait que « la similitude des récits ne constitue pas une preuve d'affiliation », et rappelle que les vrais journalistes recrutés à leur insu par des plateformes clandestines sont des victimes, et non des complices.




Source : https://lemag.articlophile.net/blog/i/97862266/jou...